Jack Johnson, le premier Noir champion du monde des poids lourds

Après l’abolition de l’esclavage, la boxe conserva un statut particulier. Contrairement à tous les autres sports majeurs, le monde de la boxe fit tomber les barrières de la ségrégation raciale au tout début du XXe siècle. La brutalité de ce sport offrait, aux organisateurs, une scène leur permettant de tirer financièrement profit du racisme endémique de la société américaine. Ces hommes d’affaires créèrent, sans le savoir, un espace au sein duquel les idées liées à la suprématie blanche pouvaient être défiées et combattues dans une ère marquée par l’avènement de pseudo-sciences profondément racistes. Les idées communément admises étaient que les Noirs étaient non seulement intellectuellement mais également physiquement inférieurs aux Blancs. Les Noirs étaient notamment considérés comme trop fainéants et indisciplinés pour être réellement pris au sérieux en tant qu’athlètes. C’était sans compter sur un homme, Jack Johnson, le premier boxeur noir qui « écrasa » cette Amérique raciste, lui qui affronta le harcèlement et la persécution toute sa vie.

Le champion qui divisa l’Amérique

Jack Johnson, surnommé « la Montagne de Galveston » ou « le géant de Galveston », est né le 31 mars 1878 à Galveston au Texas. Il fut le 1er Noir a devenir champion du monde des poids lourds de 1908 à 1915. Son palmarès est de 73 victoires dont 40 par KO, 9 matchs nuls, 9 no-contest et 13 défaites.  Il a été intronisé à l’International Boxing Hall of Fame dès sa création en 1990. Il refusait d’être défini par sa couleur de peau. Durant sa vie, il a vécu de nombreuses aventures avec des femmes blanches. Il a même été marié avec deux d’entre elles, dont Lucille Cameron qui est à l’origine bien involontaire de sa condamnation. Il ne se comportait pas de la manière dont les gens à l’époque voulaient que les Noirs se comportent. Il a défié l’Amérique raciste en étant le premier noir à combattre un boxeur blanc. En infligeant un KO historique à Tommy Burns en 1908, en sortant avec des femmes blanches, en conduisant des voitures de sports, il défraie la chronique et se met à dos les élites de son pays. 

La fulgurante ascension

Johnson est le premier « scandaleux » de l’histoire de la boxe. Issu d’une famille très pauvre, il travaille dans les plantations de coton. Après des errances, s’ennuyant, il finit par pousser la porte d’une salle d’entrainement où l’on recherche de futurs boxeurs par une détection « à l’abattage ». Les boxeurs sont parqués par groupes de dix sur un ring où il se font face deux par deux. Après des éliminations successives, qui durent deux voire trois jours, il ne doit rester qu’un vainqueur, à qui l’on proposera ensuite de vrais combats. Johnson a battu tous les candidats, et il n’a pas encore 18 ans. Mais voilà, on va lui demander ensuite d’être essentiellement le faire-valoir de boxeurs Blancs chevronnés ou encore de boxer contre d’autres boxeurs noirs dans des combats digne d’une foire. Obstiné, il subit, et bat tous les adversaires de couleurs qu’on lui propose. Chacun sait qu’il a le potentiel pour être champion des États-Unis, voire même champion du monde des poids lourds.  Mais voilà, la route est barrée car les boxeurs noirs pouvaient en effet boxer contre des boxeurs blancs dans toutes les catégories à l’exception des poids lourds, la plus prestigieuse. Johnson va briser ce tabou. Il ne se décourage pas, il fanfaronne, se rase le crâne et va même jusqu’à adopter une attitude arrogante et méprisante face aux Blancs.

Tommy Burns, le tenant du titre, avait juré « de ne jamais combattre un Nègre titre en jeu ». Jack Johnson, qui à ce moment là comptabilisait 78 victoires pour seulement 3 défaites depuis 1897, se retrouve en position légitime pour pouvoir l’affronter. En échange d’une bourse énorme, Burns finit par accepter de l’affronter dans un championnat du monde. Les autorités fédérales s’étant opposé à ce que ce combat se déroule sur le sol américain en raison d’éventuels troubles à l’ordre public, il se déroulera à Sydney en Australie le 26 novembre 1908. Une campagne hystérique est lancée contre ce combat.Malgré tout, le combat a bel et bien lieu dans une immense arène prise d’assaut par la foule. Seulement la moitié pourront entrer. Dans ce championnat, Jack Johnson joue d’abord au chat et à la souris, et au fil des rounds, inflige une lente et terrible punition à Burns. Dans la 14ème reprise, il bat son adversaire par KO.

Pour la première fois de l’histoire de la boxe, un Noir est champion du monde des poids lourds.

Coup de tonnerre aux États-Unis, d’autant plus violent que, à son retour au pays, le nouveau champion du monde ne fait toujours pas profil bas. Johnson revendique sa couleur de peau, s’offre du bon temps, mène un grand train de vie et roule en voitures de luxe. Le comble de la provocation fut poussé lorsqu’il épousa une femme blanche.

Le « combat du siècle »

Johnson vs Jeffries

En 1910, l’ancien champion invaincu des poids lourds James J. Jeffries sort de sa retraite :

« Je vais combattre dans le seul but de prouver qu’un homme blanc est meilleur qu’un Nègre. Je suis pleinement conscient de ce qui dépend de moi et je ne décevrai pas le public. Cette partie de la race blanche qui compte sur moi pour défendre sa suprématie peut être assurée que je donnerai mon maximum. Je gagnerai aussi vite que possible ».

Jeffries n’avait pas combattu depuis six ans. Il avait le soutien de tous les blancs américains et de tous les médias. Nombre de spécialistes, faisant ouvertement preuve de racisme, n’admettaient pas qu’un boxeur noir soit champion du monde des poids lourds, et considéraient le combat Burns-Johnson comme non significatif. Pour eux, Jeffries était le champion invaincu. Le combat a finalement lieu le 4 juillet 1910 devant 22000 spectateurs sur un ring monté pour l’occasion à Reno dans le Nevada. Dans ce combat, Jeffries alla deux fois au tapis, ce qui ne lui était jamais été arrivé dans sa carrière, et est KO dans la 15ème reprise.

Cette victoire de Johnson fut marquée par des agressions racistes de Blancs sur des Noirs. L’Amérique raciste ne le supporte pas, s’embrase et des émeutes raciales éclatent dans plusieurs États : dans l’Illinois, le Missouri, dans l’état de New York, dans l’Ohio, en Pennsylvanie, au Colorado, au Texas et à Washington D.C.  Au cours de la plupart de ces émeutes, des foules blanches hostiles attaquaient des Noirs, et des Noirs leur rendaient les coups. Certains états américains interdirent la diffusion du film du combat puis interdirent que les rencontres de Johnson contre des boxeurs blancs soient filmées. En 2005, le film du combat historique Johnson-Jeffries a été placé sur la liste du National Film Registry.

En 1912, Jack Johnson affronte avec succès Jim Flynn. Ce que ses adversaires ne sont pas parvenus à faire sur le ring, la justice va y parvenir. Johnson sera poursuivi pour atteinte aux bonnes moeurs, mariage clandestin et dettes non honorées. Le « Mann Act », une loi votée pour combattre la prostitution fut détournée pour lui être appliquée. Cette loi interdisait le transport de prostituée d’un État à un autre et comme Johnson fréquentait une femme blanche avec laquelle il s’était déplacé dans un autre État, il fut accusé de proxénétisme également. L’atmosphère était tellement oppressante, et risquant la prison, il ira en France, car pays accueillant et peu raciste. Il y restera de septembre 1912 à juillet 1914. Il disputera plusieurs combats, dont un contre Frank Moran, qu’il battra en vingt reprises. L’arbitre de ce combat est Georges Carpentier, une autre légende. Puis c’est le début de la 1ère guerre mondiale, et Johnson quitte la France. Aux États-Unis, on cherche un sauveur « The great white hope » (le grand espoir blanc) capable de le battre pour enfin rétablir la supériorité de l’homme blanc. Ce boxeur est trouvé en la personne de Jesse Willard, mais les organisateurs capitulent devant les pressions politico-sociales. Le casier judiciaire de Jack Johnson est exhumé. Verdict : on n’en veut plus sur le sol américain. Finalement, c’est à La Havane à Cuba que le combat se fera.

Les deux hommes vont s’affronter le 5 avril 1915 dans un combat prévu en quarante-cinq reprises. Après un début de combat flamboyant, Johnson fatigue et dans la 27ème reprise, est KO suite à un crochet du droit de Willard. L’Amérique est aux anges, respire, jubile. Le démon a été terrassé. Après cette défaite, il boxera encore longtemps dans des combats douteux. En 1920, il revient aux États-Unis où il se rendit à la police. Il ira incarcéré et purgera une peine d’un an de prison avant d’être libéré.

Il mourra à l’âge de 68 ans dans un accident de voiture le 10 juin 1946.

Aujourd’hui tout le monde semble avoir oublié le premier Noir champion du monde des poids lourds de l’histoire de la boxe. 

 » Quelque soit ce que vous écrivez sur moi, je veux que vous vous souveniez que j’étais avant tout un homme, et un bon. »

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12 réflexions sur “Jack Johnson, le premier Noir champion du monde des poids lourds

  1. Jack Johnson fut le premier à oser s’afficher ouvertement, à ne pas baisser le regard. Alors que pendant longtemps, alors que les autres boxeurs noirs n’osaient pas lever les yeux vers l’homme blanc en descendant du ring. Bravo pour son courage dans un pays raciste.

  2. Johnson fut un précurseur, qui traça la route pour de nombreux champions afro-américains qui allaient arriver après lui, de Joe Louis à Mohammed Ali… c’est l’un des plus grands boxeurs de l’histoire

  3. Incroyable ce qu’il a fait pour l’époque. Pour moi, on devrait en parler autant qu’Ali, si ce n’est plus. Ali a fait parlé de lui avec sa reconversion à l’islam et son refus pour la guerre du vietnam. Alors que Johnson a fait beaucoup plus. Malgré que les noirs étaient interdits de disputer un championnat du monde dans la catégorie reine, lui il l’a fait. Il a lutter contre le racisme et les violences. Il est sorti avec des femmes blanches et s’est même marié alors que c’était interdit. Il a vécu dans le luxe (voitures,…) au même titre que les blancs. Et j’en passe. Il a démontré aux blancs qu’un noir peut réussir et vivre comme eux. Un grand homme.

  4. Ce type avait une personnalité d’exception et c’était un excellent boxeur. Il repose désormais en paix, car même s’il a « joué » avec l’Amérique raciste, il en a souffert. Merci pour cet article et ce petit moment historique.

  5. Et oui, c’est pour ça que j’adore trop ce blog. Son concept est vraiment bien. On a droit à certaines actualités présentes et futures, et on peut remonter le temps avec la rubrique « coups de poings dans le rétro », que je trouve superbe d’ailleurs, avec des combats qui ont marqué l’histoire. J’ai même découvert des combats que je ne connaissais pas. Et puis cette rubrique sur les boxeurs est géniale aussi. Ca permet de connaitre ou se souvenir de grands boxeurs quelques peu oublié. Comme cet article sur Jack Johnson d’ailleurs. Et oui, on parle beaucoup d’Ali, mais beaucoup oublie, ou ne save pas, qu’avant lui, il y avait Johnson, le 1er noir à être champion du monde, ce n’est pas rien, surtout pour l’époque. Un grand de chez grand car sa persévérence a fini par payer. Pour moi, Jack Johnson = la supériorité ébranlée de l’homme blanc.
    Merci pour ce très bel article, et continuez comme ça, ça fait vraiment plaisir.

    1. Et oui, c’est là qu’on voit l’évolution qu’a connu la boxe. Des poings nus d’abord, aux gants ensuite. Polissage des sols, suppression des balises de fer ou de bois avec cordes souples (espace moins dangereux où les cordes deviennent des éléments techniques de défense ou d’attaque), et encore à une époque c’était la foule qui était autour des 2 boxeurs qui délimitait le ring. Quand on remonte plus loin, les Grecs antiques enveloppaient leurs mains dans les bandes de cuir dans le but de protéger leurs mains. C’est vrai que quand on regarde les gants de Johnson, ça fait bizarre tellement nous sommes habitués aux gants rembourrés.

  6. Oui ! Bel article ! Jack était une montagne physique ! Et g adore le voir s’amuse avec les boxeur blanc raciste qui le sous estime ! Il les punis lentement alors qu’il pouvait en finir rapidement … Une mule !

    1. C’est vrai, ce mec, c’était un colosse. Et il faisait exprès de faire durer les combats pour punir ses adversaires blancs. J’avais lu,il y a quelques années, qu’il s’était couché face à Willard pour de l’argent. Vérité ou dépit, on ne saura jamais de toute façon. Un homme d’exception.

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